Echo de Zouakine
. ... .

      

    16 2014 - 17:29

Hrtiques contre faucons

Nous assistons la plus dangereuse confrontation entre la Russie et les Etats-Unis de ces dernires dcennies, la pire sans doute depuis la crise des missiles de 1962. La guerre civile en Ukraine, prcipite par le changement illgal de gouvernement Kiev en fvrier, pourrait en effet conduire une bataille frontale opposant lOrganisation du trait de lAtlantique nord (OTAN) et la Russie. Longtemps impensable, un tel scnario devient concevable. Et plusieurs lments indiquent que cette nouvelle guerre froide serait encore plus grave que la premire laquelle la plante na survcu que de justesse (1).

Lpicentre de la tension ne se situe plus Berlin, mais la frontire mme de la Russie. En Ukraine, une rgion vitale pour Moscou, les mauvais calculs, les accidents et les provocations pseront plus lourd que ceux dont le monde a t tmoin il y a quelques dcennies en Allemagne.

Plus grave : les acteurs de cette nouvelle guerre froide pourraient plus facilement cder aux charmes de larme nuclaire. Certains stratges militaires moscovites annoncent que, si les troupes conventionnelles occidentales, bien suprieures en nombre, menacent directement la Russie, celle-ci recourra des armes nuclaires tactiques. Lencerclement du pays auquel procde actuellement lOTAN, avec des bases militaires et des systmes antimissiles, rend dautant plus plausible une telle rplique.

Labsence de rgles de retenue mutuelle semblables celles que simposrent les deux camps, surtout partir de la crise des missiles, reprsente un autre facteur de risque. La ncessaire modration rciproque achoppe sur les soupons, ressentiments, malentendus et informations errones, tant Moscou qu Washington. M.Henry Kissinger (2) observe que la diabolisation de Vladimir Poutine ne peut tenir lieu de politique : elle fournit simplement un alibi pour labsence de politique . Cette diabolisation quivaut au renoncement toute analyse srieuse, toute laboration dune politique raisonne.

Enfin, la nouvelle guerre froide sera dautant plus dangereuse quaucune opposition efficace nexiste aux Etats-Unis. Nous, les opposants la politique trangre nfaste du gouvernement, navons le soutien daucune personnalit influente, et nous ne sommes pas organiss. Rien voir avec les annes 1970 et 1980, quand nous luttions en faveur de ce quon appelait alors la dtente . Nous reprsentions certes une minorit, mais une minorit substantielle avec des allis en haut lieu, y compris au Congrs et au ministre des affaires trangres. Les grands journaux, les chanes de radio et de tlvision sollicitaient notre point de vue. Nous nous appuyions sur une base populaire et mme sur un groupe de pression Washington, lAmerican Committee on East-West Accord, o sigeaient des patrons, des personnalits politiques, des universitaires en vue et des hommes dEtat de lenvergure dun George Frost Kennan (3).

Aujourdhui, nous navons rien de tout cela. Nous ne disposons daucun accs ladministration Obama et de pratiquement aucun au Congrs, devenu un bastion bipartisan de la politique daffrontement. Les grands mdias nous ignorent. Depuis le dbut de la crise en Ukraine, ni les ditoriaux ni les tribunes du New York Times, du Washington Post ou du Wall Street Journal nont relay nos ides. Elles nont t exposes ni sur la chane MSNBC ni sur Fox News, dont les analyses tendancieuses diffrent peu : tout est toujours la faute aux Russes . Nous publions certes dans les mdias alternatifs , mais on ne les tient pas pour dignes de foi ou significatifs Washington. De ma longue vie, je nai pas le souvenir dune aussi grave dfaillance du dbat dmocratique au cours dune crise comparable.

Jestime de mon devoir de rappeler que chaque mdaille a deux cts, et dexpliquer le point de vue de Moscou sur la crise en Ukraine. Cela me vaut dincessantes attaques y compris dans des publications rputes de gauche. Me voici caricatur en tte de proue des apologistes de Poutine, son idiot utile , son meilleur ami et, pis encore, son lche-bottes . Jai toujours essuy des critiques, notamment au cours de mes vingt annes comme commentateur pour CBC News. Mais je navais jamais fait lobjet dattaques si personnelles et si calomnieuses.

Certains de leurs auteurs ou ceux qui les inspirent sont les champions de la politique trangre mene par Washington ces deux dernires dcennies, qui a conduit la crise en Ukraine. En nous dnigrant, ils cherchent occulter leur complicit dans le dsastre en cours. Ces nomaccarthystes (4) veulent touffer le dbat dmocratique en nous stigmatisant dans les missions dinformation les plus visibles, les grands journaux et auprs des dcideurs politiques. Et, dans lensemble, ils y parviennent.

Tout cela signifie quen ralit nous, les dissidents, sommes les vrais dmocrates du pays, les vrais patriotes de sa scurit. Nous ne cherchons pas faire taire ces va-t-en-guerre ; nous voulons dbattre avec eux. Nous devons leur faire comprendre que lactuelle politique trangre des Etats-Unis risque davoir des consquences dsastreuses pour la scurit de notre pays comme pour le reste du monde. Les prils et le cot dune nouvelle guerre froide prolonge se rpercuteront sur la vie de nos enfants et de nos petits-enfants. Cette politique irresponsable prive dj Washington de ce partenaire essentiel que reprsente le Kremlin dans des domaines aussi vitaux pour notre scurit que lIran, la Syrie et lAfghanistan, la non-prolifration nuclaire ou le terrorisme international.

Mais il faut dire aussi que nous sommes en partie responsables du dsquilibre, voire de linexistence, du dbat. Lorganisation et la solidarit font dfaut. Certaines personnes partagent en priv notre point de vue, sans jamais sexprimer dans ce sens. Pourtant, dans notre dmocratie o le cot de la dissidence est relativement modeste, le silence nest plus une option patriotique.

On nous a enseign que la modration de la pense et du langage constituait toujours la meilleure solution. Mais, dans une crise aussi grave, la modration na aucune valeur. Elle se mue en conformisme, et le conformisme, en complicit. Je me souviens dune discussion autour de cette question entre dissidents sovitiques, quand je sjournais parmi eux Moscou dans les annes 1970 et 1980. Certains dentre eux nous ont rcemment qualifis de dissidents amricains . Une analogie imparfaite : mes amis sovitiques comptaient beaucoup moins de possibilits dentrer en dissidence et risquaient beaucoup plus gros. Mais une analogie instructive nanmoins. Les dissidents sovitiques protestaient contre une orthodoxie doctrinaire inflexible, des privilges abusifs et une pense politique sclrose. En consquence, les autorits et les mdias sovitiques voyaient en eux des hrtiques. Depuis les annes 1990 et ladministration Clinton, des ides trs peu judicieuses concernant la politique trangre se sont figes en orthodoxie bipartisane. Or la rponse naturelle toute orthodoxie, cest lhrsie. Alors, je dis mes amis : Soyons hrtiques, sans nous soucier des consquences personnelles, dans lespoir que dautres viendront se joindre nous, comme cela sest produit si souvent au cours de lhistoire.

La perspective la plus encourageante que je puisse offrir mes allis est de leur rappeler que souvent les changements dbutent comme des hrsies. Ou, pour citer M.Mikhal Gorbatchev commentant sa lutte lintrieur dune nomenklatura encore plus rigide que la ntre : Toute nouveaut en philosophie commence par une hrsie, et en politique, par une opinion minoritaire. Quant au patriotisme, coutons Woodrow Wilson (5) : Le plus grand patriote est quelquefois celui qui persvre dans la direction quil tient pour juste, mme sil voit que la moiti du monde est contre lui.

Stephen F. Cohen
Spcialiste de lUnion sovitique, critique de premier plan de la politique trangre amricaine pendant la guerre froide, Stephen F. Cohen est professeur mrite des universits de New York et de Princeton. Une premire version de cet article est parue dans The Nation (New York) du 15 septembre 2014.

http://tinyurl.com/lru9l2c

_________________

()
 ()

: 1429
: 40
: 11/07/2006

    

      


 
: